Qui était HENRI COUNTOVIORLO? (page 2)

Et souvent, le soir, quand son travail de maître d'école l'avait libéré, il lisait à ma tante ses notes ou ses ébauches, échangeait avec elle des idées, modifiait un texte, ajoutait ou retranchait un personnage suivant ses conseils ou ses suggestions. Son patois lui était assez personnel, surtout pour l'orthographe, et il n'était pas toujours d'accord avec les gens du "Bournat" qui, d'après lui pratiquaient un patois de la ville trop intellectuel et trop éloigné du langage paysan dont il préférait la rusticité garante d'authenticité. A cet égard il avait fait des études comparatives avec la langue provençale de Mistral et d'autres auteurs de langue d'Oc, rédigé des cahiers de vocabulaire et de ce qu'il intitule "Graphie Bournat" Dès cette époque il s'intéressa à la préhistoire et après avoir lui-même trouver quelques silex, inculqua à ses élèves le goût de la recherche et constitua ainsi progressivement une collection importante, chaque pièce portant le nom du découvreur et l'endroit de la découverte. Il se documenta, acheta de nombreux livres, prit contact avec quelques spécialistes des Eyzies, et fouilla lui-même le site auprès le Nizonne bordé de falaises et d'abris rocheux. Cette collection s'augmenta lors de ses séjours à Piégut et à Nontron. Elle a été remise par mes soins à la ville de Nontron. Ces recherches, orientées vers un lointain passé ne l'empêchaient pas de s'intéresser au présent et aux faits marquants de son époque : mobilisé pendant la guerre de 1914-1918, il écrivit à sa femme de nombreux témoignages sur la vie au front, dessina certains paysages de désolation après les combats, et conserva de nombreux livres, articles ou photos de revues sur ce que fut la "Grande Guerre". Il n'a pas craint de s'intéresser à la T.S.F. dès la mise en vente des premiers postes récepteurs. Il acheta avant 1930 une petite auto à 3 places, une 5CV Citroën à l'arrière pointu dans laquelle j'ai voyagé plusieurs fois et qui serait maintenant une pièce de musée. Retraité, il a effectué de nombreux voyages de groupes en Italie, Angleterre, Espagne et Bénélux. Il consignait par écrit, sans doute jour après jour dans des livres ou des cahiers des découvertes qui l'émerveillaient et qui montrent son sens aigu de l'observation des êtres et des choses. Voici un extrait du carnet de voyage d'Espagne en été 1956 : - réparation des routes par des pierres cassées avec de petites masses. Pas de Bulldozers. - ânes et mulets, peu d'autos. Aucun tracteur vu jusqu'à Cordoue. - à Séville, la voix retombe à la fin de la phrase (do, si, la, sol) - Chaumes coupés haut au moment de la moisson, puis coups ras et emmeulés pour donner au bétail. - Des croix partout même sur les meules de paille. - Eglises: le Dieu espagnol n'aime pas voir la tête des femmes, mais aime celle des hommes. - A propos de l'Escurial, énorme palais en forme de gril, élevé en commémoration du martyre Saint Laurent qui paraît-il avait dit : "je suis cuit d'un côté, tournez-moi de l'autre", mon oncle conclut : il était dur à cuire. Vous voyez que ces observations n'ont rien de commun avec des extraits de guide bleu. Henri Delage était un passionné de musique, sous toutes ses formes. Ayant appris seul à jouer de la guitare, il achetait aussi bien des livrets d'opérettes ou d'opéra que des chansons populaires de son époque et, quand nous allions lui rendre visite avec mes parents, il n'était pas rare que nous chantions pendant des heures ensemble, aidés de son accompagnement. J'ai retrouvé des cahiers entiers où il avait recopié paroles et musique les plus variées. Les sujets les plus divers l'ont intéressé plus ou moins longuement. J'ai trouvé des écrits sur : - Les sciences naturelles avec de beaux dessins d'après nature ou d'après des livres. - La végétation locale aux diverses saisons - L'astronomie - L'astrologie (Nostradamus l'intéressait beaucoup) - Les maladies, les médecines, et les remèdes - Les recettes de cuisine - La Physique et la Chimie - La Géologie, l'Histoire, la Géographie - La Religion, la Philosophie - La Préhistoire - La Photographie - Sur les élections régionales - etc…etc… A la suite de cette énumération peut être longue, mais indispensable à qui veut cerner cette personnalité qu'était Henri Delage, se rendre compte qu'il fut, sa vie durant, un esprit ouvert aux problèmes de l'humanité en général, aux préoccupations de son époque, à toutes les nouveautés susceptibles d'exciter son imagination, ceci n'excluant pas son intérêt pour un passé récent ou ancien ni son goût pour un régionalisme non sectaire. Esprit passionné et sensible, romantique, même dans sa jeunesse il savait être tolérant pour les autres tout en étant très exigeant pour lui-même. Sa bonhomie naturelle, son humour fin et discret, son libéralisme allié à une certaine sagesse venue avec la maturité, lui avaient procuré la sympathie et le respect de ses semblables. Quant à moi, je me rappelle avec émotion les propos qu'il me tenait quelques semaines avant sa mort : " en somme", disait-il avec gravité,"je crois que j'ai bien occupé ma vie". Et je pense que pour conclure cette causerie, nous n'avons aucune raison de douter de son jugement.

Henri Delage en 1968

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